Togo : la faim est proche

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Lomé, 2019, la faim est proche. Ce monstre est plus proche qu’on le pensait, je le croyais loin, là-bas. Erreur.

Aujourd’hui, je vends des CD, à Assigamé, le grand marché de Lomé.

Elle m’a dit : « Vendre ça va t’aider à te décoincer. » Je me suis dit, j’ai besoin de sous, sérieusement.

Je suis dans la rue, je suis à pied. Des parkings, je n’en connais pas beaucoup au marché là-bas. Je prends bientôt un taxi. Je crierai « Assigamé ! » et la voiture s’arrêtera. Sauf si elle va ailleurs. C’est comme ça que ça marche.

À quelques kilomètres, dans un autre quartier, un homme. Un marteau à la main, dans une rue vilaine et boueuse, il parle tout seul. Il raconte de lugubres histoires de farine de maïs et de vol de chaussures. Il a une culotte sale, des yeux rouges et il continue à parler tout seul. Il dit son plan. Tout simple. Il ira au marché. Sa femme y vendait de la bouillie et des galettes. Il enlèvera les tôles du petit hangar qui la protégeait du soleil et les vendra. Il nourrira ses cinq amours, ses cinq problèmes ; ses quatre enfants et sa femme.

…de lugubres histoires de farine de maïs et de vol de chaussures

J’ai trouvé un taxi. Une vieille Toyota. M’dogbé loo*. Je salue les passagers dans la voiture, le chauffeur aussi. Il n’a pas l’air très heureux. Les autres passagers discutent.

Taxis togolais en embouteillage.

Taxis togolais en embouteillage. Credit: Lunofabo via Wikipedia

« Donc ils les ont ramené à Lomé ?
– Non, non. Mais les agents qui faisaient campagne ont dû commencer à les manger d’abord avant qu’ils soient convaincus. Regarde, ce n’est pas étonnant hein. Ils n’ont pas de courant, peu ont vu le visage de l’école primaire. Ils n’en avaient jamais vu. Des choses se passent hein. Certains même dans ces coins pensent que le vieux est toujours président. Ils ont… »

Ils parlent toujours. À la radio, la vraie information dans la bonne humeur. C’est comme ça qu’ils l’appellent. Ils parlent de bonnes prévisions économiques pour le pays, de croissance, de CFA, de quelque programme de développement …

A lire aussi : La FMI et la BAD confirment une évolution de la croissance Togolaise.

Nous sommes déjà cinq dans la voiture, le chauffeur pourtant, s’arrête encore. Mon regard qui l’invective ne le dissuade pas. Il m’ignore un instant. Et il commence à parler, comme pour se justifier. Encore, encore et encore.

Je ne me rappelle pas tout ce qu’il a dit. Mais la fin m’a choqué. Il a dit : « Dékadjè, Edzua ku ! » (Jeune homme, le pays est mort). Je l’ai regardé. Il ne savait pas ce qu’il venait de dire. Ses yeux me l’ont dit.

Nous avons emprunté des voies non asphaltées, sûrement pour éviter les contrôles routiers.

8h30, je suis en retard. Je me suis perdu trois fois. Heureusement, la cathédrale était là. C’était ma boussole.

Grand marché de Lomé. Cathédrale construite de février 1901 à septembre 1902. Crédit: Dan Sloan via Wikipedia

Grand marché de Lomé. Cathédrale construite de février 1901 à septembre 1902. Crédit: Dan Sloan via Wikipedia

J’ai pris les CD, j’ai commencé à marcher, à faire mon travail.

Je circulai sur des commerçants qui jamais n’avaient rien vendu, qui jamais ne m’achetaient de CD.

Une jeune femme, la trentaine, vendeuse de pagnes. Je lui présente l’artiste dont elle n’avait jamais entendu parler. Elle a dit : « Je ne suis plus les médias de ce pays, je ne veux pas avoir mal au cœur. » Je n’ai pas compris. Je suis parti, elle ne m’a rien acheté.

…pas compris

Un homme, la trentaine aussi. Il essaya de se rappeler le mieux possible la dernière fois qu’il a touché un billet de 2000 FCFA. J’allais rire à sa blague, son air m’en dissuada. Il était sérieux. Élayi loo**. Je suis parti.

Etalage de fruits CC: Darkest gold Via Iwaria

Une vendeuse de fruits, la cinquantaine, air horrible, yeux de chat. Galère, degré 5. Je l’ai saluée. Elle m’a regardé, j’ai eu peur. Je suis parti…

Il est 17 heures, je dois bientôt rentrer. J’ai faim. Quand on a faim, on achète pas de connaissance. On achète pas de livre, pas de musique. Rien qui libère la vie ou qui nourrisse l’esprit. On achète à manger pour vivre, ou survivre.

Je cherche un taxi pour rentrer. Là-bas, devant la banque, l’homme en t-shirt blanc, lui, n’en pas besoin. Il a une voiture.

Une automatique type coupé tout terrain ; consommation de carburant cycle extra-urbain 7,14 l/100 km, 3995 mm de largeur,1695 mm de hauteur, injection multi… (ah euh oui je me calme).

Enfin bref, une voiture immatriculée au Togo. L’autre Togo.


* salutation, littéralement: Je salue

** Ça ira

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