Seul dans son coin, l’introverti

C’est une erreur de penser que celui qui ne dit rien n’a rien à dire. Je pensais qu’il n’avait rien à dire, il était toujours silencieux et taciturne, mais ce jour-là, il était… différent. Il faisait rire tout le monde. Il était bien loin du camarade introverti que j’ai connu en classe de première. Ce jour-là, assis ensemble et attendant qu’un problème de connexion internet se résolve dans cette salle d’attente de banque, nous avons eu le temps de discuter. J’ai alors compris que les relations humaines ne s’appréhendaient pas de la même manière pour tous.

Jeune homme en train de penser.
CC: Thintallbayo/Pixabay

Le son strident qui annonçait la fin de la troisième heure et le début de la récréation venait de sonner. Ce cours ennuyeux d’histoire-géographie que l’on pouvait retrouver mot pour mot dans certains cahiers de parents venait de se terminer. Le lycée s’emplissait de bruit ; de cris et de rires.

Je sortis de cette classe de première, et comme à mon habitude je me mis à observer depuis l’étage de ce bâtiment déjà vieux les allers et retours de mes camarades, et dans leurs mouvements désordonnés, apparut dans mon esprit une certaine récurrence, un ordre que crée les routines de chacun.

J’observais leurs sourires, leurs rires, je les voyais se taquiner, se parler. Ils trouvaient ça si naturel. Pour eux, c’était « normal » . Moi, personne ne me taquinait, personne ne m’embêtait, personne ou presque ne me parlait. Les rares qui l’ont fait ont dit que je ne souriais jamais, que j’étais celui qui était toujours seul dans son coin, l’introverti.

Si normal et si naturel de rire

Ils ont dit que je jouais au grand frère, que j’étais prétentieux, que je ne parlais jamais à personne, que je regardais toujours les gens de haut. D’ailleurs, je trouvais qu’ils me regardaient de haut aussi.

Ils ne savaient pas qu’observer et parler, c’était ce que je faisais toujours. Je parlais à la seule personne qui pouvait me comprendre, à la seule qui acceptait de m’entendre. Je me parlais à moi-même, je pensais. Je ne les comprenais pas, ni eux ni leurs blagues. C’était étrange. Eux non plus ne me comprenaient pas.

…la seule personne qui pouvait me comprendre

 

 

Comment pouvaient-ils comprendre que ce léger rictus qui sur mon visage se dessinait était pour moi la seule chose qui exprimait la joie ? Comment pouvait-ils comprendre que je ne savais pas rire, que je ne savais pas parler aux gens, que chaque phrase que je sortais correspondait à une lutte pour choisir le moment, l’intonation, les mots adéquats ? Tout le monde sait rire, me diront-ils, mais moi, personne ne m’a jamais appris à rire.

Sourire
CC: Giuliamar/ Pixabay

Je suppose que les rires de soulagement, la joie qui à leur naissance accueille les enfants, leurs enseigne le rire et sur leurs visages efface les pleurs du début du combat de la vie. Pour moi, ils n’avaient pas à rire, je n’avais pas pleuré. 

 

les pleurs du début du combat de la vie

 

Du temps était passé depuis ma naissance, je ne pleurais pas, je ne riais pas non plus, j’observais toujours. D’ailleurs, un jour j’observais la cour et je voyais Léonce et Blessings qui vers moi avançaient. Elles au moins elles m’aimaient bien, elles me disaient toujours bonjour. Mais même elles ont ri quand je n’ai pas pu épeler le mot « village » au cours d’anglais. Bon, ça devait être drôle. Et puis, elles savaient qu’en anglais, j’avais toujours été le meilleur. Je les aimais bien moi aussi, surtout Blessings. Mais aux moments où je voulais lui parler, je tremblais. Un peu comme quand papa était là. Et surtout quand il me criait dessus.

 

Depuis la première, beaucoup de temps s’est écoulé. Je suis toujours introverti, mais j’ai grandi, et je pense m’être assagi, je ne cherche plus à vous ressembler, vous autres. Je ne tremble plus jamais ou presque. J’ai appris à rire, à sourire, à parler. J’ai appris à regarder les gens dans les yeux, à ne plus avoir peur.  Tout ça parce que finalement, je n’aimais pas trop ça, être seul dans mon coin.

Je n’avais pas vu le temps passer. Nous nous étions séparés, enrichis de connaissances. Quant au « petit  » problème de connexion internet, ça avait été réglé un soir où mes pensées s’attardaient sur un peuple en quête de vie et de liberté.

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